J'avais l'impression qu'hier encore, j'entrais pour la première fois dans cette grande institution où nous
sommes allés, où nous avons passé trois années. Trois longues années, qui regorgent de souvenirs
merveilleux. Te remémores-tu tous ces moments que nous avons partagé ? Les éclats de rire sur les bancs
de pierres, les crises de larmes précédant les séparations, les angoisses engendrées par des devoirs jugés
alors insurmontables ? Pour moi, ces souvenirs sont encore frais, inextricables. Mais le problème, si tu veux
que je te le confesse, mon doux compagnon, c'est que ces souvenirs ne sont justement plus que des
souvenirs.
__Si tu m'as bien comprisE, en fait, tu dois saisir ce
qui m'angoisse vraiment, non ? Mais allons, ces années passées en ma compagnie ne t'auraient conduit à aucune habileté
dans l'art de me déchiffrer ?... Eh, ne t'inquiètes pas alors ,je vais t'expliquer tout ça. Ce que je veux dire, c'est
que ces bons moments que nous avons passé ensemble, ces découvertes musicales, culturelles, et même
les fois où nous nous sommes méchamment brouillés, tous ces moments n'auront plus jamais lieu. Parce
qu'ils appartiennent à un passé, un passé inaccessible auquel nous n'aurons plus jamais accès. Et ça, si tu
veux mon avis, c'est terriblement triste.
__Au stade ou j'en suis, sur le seuil d'une nouvelle porte,
gigantesque, qui donne sur le monde des adultes, je tremble. Je n'ai pas l'habitude de me livrer comme cela,
mais si tu veux tout savoir, je crois que tout ces changements m'effraient. Je ne veux pas penser que, demain,
je mettrai les pieds dans un univers dont j'ignore tout, dont j'ignore les principes, les codes. En fait, je refuse
d'abandonner cet endroit, les personnes que j'ai fréquenté pendant tout ce temps. Ne viens pas me conseiller
de garder contact, mon ami, je le sais bien. Mais poursuivre une amitié comme cela, c'est tellement difficile.
N'as-tu jamais peur, toi...? Tu me sembles tellement confiant. Je sais qu'en ce moment, tu dois me lire, l'oeil
indifférent, t'interrogeant sur la nature de mes angoisses. Eh, tant pis. Je te paraîtrais folle, une fois encore. Ce
n'est certainement pas la dernière, ni la première des fois que cette impression arrive. J'espère seulement
que, quelque part, tu arriveras à me comprendre, et à me soutenir. Peut-être suis-je déjà perdue, et abandonné
de ta confiance.
__Peu importe. Je suis désolée mon ami, tu as encore été celui
qui a épongé mes peines, mes tracas. Mais ça n'enlève pas l'affection que je te porte, ni les pensées que j'ai à
ton égard.

